Biodiversité : le loup se verrait proposer un CDI à l'ONF pour « réguler les troupeaux », les éleveurs hallucinent
Imaginez la fiche de poste. Intitulé : « auxiliaire naturel de régulation ». Missions : contrôle des populations d'ongulés, veille sanitaire du milieu, présence dissuasive. Horaires : essentiellement nocturnes. Mobilité : très importante, permis exigé (de nuire, précise une note en bas de page). Rémunération : à débattre, l'intéressé travaillant, jusqu'ici, à titre gracieux. Ce document, que La Gazette du Sous-Bois a pu consulter, ne concerne pas un candidat ordinaire : il s'agirait de proposer au loup un statut officiel à l'Office national des forêts.
L'idée, sur le papier, a la logique tranquille des évidences administratives. Puisque le prédateur régule les troupeaux d'ongulés sauvages, puisqu'il rend, disent certains, un « service écosystémique » mesurable, pourquoi ne pas reconnaître ce travail, l'encadrer, le formaliser ? « Il travaille déjà gratuitement. Autant régulariser sa situation », plaide, avec un sérieux qui désarme, un promoteur du projet. On croirait une plaisanterie de comptoir ; c'est, presque, un raisonnement de rapport officiel.
Une fiche de poste, mais pas de contrat
Le dispositif buterait vite, cependant, sur quelques obstacles que même le meilleur service des ressources humaines peinerait à lever. Comment fixer les objectifs annuels d'un loup ? Qui signe le contrat, et de quelle patte ? Que faire des heures supplémentaires, sachant que l'intéressé ne connaît ni le repos dominical ni la trêve estivale ? Et surtout : comment expliquer aux éleveurs que le prédateur qui décime leurs brebis vient d'être promu collègue, avec fiche de poste et « missions transversales » ?
Car c'est là que le ciel s'assombrit. Les éleveurs, eux, ne rient pas du tout. Ils dénoncent « une reconnaissance de compétences un peu large » et réclament, pour leurs troupeaux, un « droit de retrait » immédiat. « On nous explique que le loup fait un travail. Nous aussi, figurez-vous, et le nôtre consiste précisément à ce qu'il n'en fasse pas », lâche un berger des Alpes, dont l'ironie cache mal la lassitude d'un combat bien réel, lui, et rarement drôle.
Le sale boulot et celui qui le fait
Sous la satire perce une question de fond que la Gazette n'esquive pas : dans nos forêts et nos alpages, qui doit réguler quoi, et au nom de qui ? Le débat sur le loup est l'un des plus tendus, des plus passionnés, des plus insolubles de la ruralité contemporaine. En faire un salarié de l'ONF, c'est évidemment une blague — mais une blague qui met le doigt là où ça fait mal : à force de célébrer le prédateur en théorie, on oublie parfois ceux qui, en pratique, en paient le prix. On retrouve ce même vertige dans notre reportage sur les sangliers que la ville découvre soudain difficiles à réguler, ou dans l'idée, tout aussi retorse, de fixer un quota de dégâts aux sangliers eux-mêmes. Notre rubrique Territoires est le théâtre permanent de ces disputes.
Le loup, quant à lui, reste injoignable pour toute demande d'entretien d'embauche. On le comprend : il a, comme on dit, un emploi du temps chargé, et aucune envie de le voir figurer dans un organigramme.
Le service des ressources humaines, s'il existait, buterait aussi sur l'évaluation annuelle. Comment noter un salarié dont la performance se mesure en brebis absentes ? Faudrait-il un entretien individuel, un plan de formation, un « objectif de prédation raisonnée » ? Le document, prudemment, renvoie ces détails à une phase ultérieure de concertation — la formule magique qui, en langage administratif, signifie que personne n'y a réfléchi.
« Qu'ils viennent passer une nuit dans la bergerie avant de parler de fiche de poste », lâche le berger des Alpes, la voix plus lasse qu'amère. Derrière lui, le chien de troupeau veille, lui qui n'a jamais réclamé ni contrat ni prime, seulement la confiance de son maître et le droit de faire son travail.
Le loup n'a pas de CDI, ni de fiche de poste, ni de fiche de paie à l'ONF. La Gazette du Sous-Bois est un journal satirique : on prend ici le débat, très réel et très douloureux, sur le prédateur, et on le glisse dans un organigramme, juste pour révéler l'absurdité de certains raisonnements tenus au chaud, loin des alpages. Si l'idée d'un loup salarié vous a fait bondir, dans un sens ou dans l'autre, c'est que le sujet, lui, n'a jamais rien eu d'une blague — surtout pour ceux qui, chaque nuit, comptent leurs bêtes.