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Après le gibier, l'État dématérialiserait la cueillette : chaque champignon devrait être scanné avant le panier

Après le gibier, l'État dématérialiserait la cueillette : chaque champignon devrait être scanné avant le panier
© La Gazette du Sous-Bois

Il faut imaginer la scène. Une clairière, la rosée, le silence, et une main qui se penche vers une girolle. Le geste est vieux comme le monde. Sauf que, dans la version révélée par un document que La Gazette du Sous-Bois a pu consulter, la main s'interrompt, sort un téléphone, photographie le champignon, attend la géolocalisation, valide la déclaration, et alors — seulement alors — a le droit de cueillir. Après le gibier, l'État s'attaquerait à la cueillette : chaque champignon devrait être scanné avant d'entrer dans le panier.

L'inspiration est assumée. La fiche d'examen initial du gibier est passée au numérique, et l'expérience aurait, paraît-il, donné des idées. « On dématérialise bien le gibier. Pourquoi la forêt entière n'y passerait-elle pas ? », promet un chef de projet dont l'enthousiasme, à défaut d'être partagé, force l'admiration. L'application, provisoirement baptisée « Zacharie des bois », attribuerait à chaque cèpe un identifiant unique et à chaque girolle un horodatage, dans un grand fichier national de la cueillette responsable.

Un quota, une photo, un réseau… absent

Le dispositif prévoirait un quota journalier — trois kilos, au-delà desquels l'application refuserait de valider —, une carte des « zones de cueillette régulée » et un système de points de fidélité pour les cueilleurs exemplaires. Les récalcitrants, eux, s'exposeraient à une amende, à la confiscation du panier, et, pour les plus obstinés, à une « suspension temporaire de droit de cueillette » consignée dans leur profil. On croit lire une dystopie de sous-bois ; on lit, en réalité, la simple extrapolation d'une logique déjà à l'œuvre ailleurs.

Reste le détail qui ruine tout, et il est de taille : l'application exige de la 4G, denrée aussi rare sous les frondaisons que la truffe sous le charme. On imagine les cueilleurs brandissant leur téléphone à bout de bras, en équilibre sur une souche, à la recherche d'une barre de réseau, pendant que les champignons, imperturbables, continuent de pousser hors la loi. Les plus âgés, eux, redécouvrent avec délices les vertus du carnet, du crayon et de la mémoire.

La forêt ne se met pas à jour

Cette histoire de champignon numérisé rejoint un motif qui hante toutes nos pages : celui d'un monde qui veut tout tracer, tout compter, tout connecter, même ce qui vivait très bien dans l'oubli et la mousse. On la retrouve, presque à l'identique, dans le projet de formation décennale imposée aux cueilleurs, ou dans cette jumelle à télémètre qui réclame vos cookies avant de mesurer. La forêt, décidément, refuse obstinément de se mettre à jour. On en reparlera longuement dans notre rubrique Territoires.

« Mon grand-père me disait : un bon coin de champignons, ça ne se dit pas, ça se lègue, raconte une cueilleuse du Jura. Là, on voudrait que je le déclare à une application ? Autant l'écrire sur le journal. » Elle glisse une trompette-de-la-mort dans son panier, sans photo, sans réseau, sans remords. La tradition, elle, n'a jamais eu besoin de se connecter pour se transmettre.

Le document rêverait même d'aller plus loin. Une « note de fraîcheur » serait attribuée à chaque spécimen photographié, un algorithme jugeant, à distance, si le champignon mérite d'être cueilli ou « laissé à la biodiversité ». Les cueilleurs recevraient, en fin de saison, un bilan carbone de leurs sorties et un classement départemental des paniers les plus vertueux. On frémit à l'idée du podium.

« Vous imaginez la scène ? s'étrangle un guide mycologue. Trois heures de marche, un magnifique cèpe, et l'appli qui vous répond : spécimen non recommandé, merci de le reposer délicatement. » Il secoue la tête. « La forêt nous a nourris pendant des millénaires sans réseau. Elle n'a pas attendu la 4G pour savoir ce qui était bon. »

Vos champignons ne seront pas scannés, et « Zacharie des bois » restera, espérons-le, une invention de notre cru. La Gazette du Sous-Bois est un journal satirique : on prend la vraie numérisation — bien réelle — de la fiche gibier, et on l'étale jusqu'à la dernière girolle du sous-bois, juste pour voir jusqu'où l'absurde tiendrait debout. Le panier en osier, lui, fonctionne toujours sans mise à jour, sans quota et sans barre de réseau. Cueillez tranquilles.