Optique : la nouvelle jumelle à télémètre refuserait de mesurer tant que vous n'avez pas accepté les cookies
Cinq heures du matin, moins deux degrés, une buée qui vous colle aux cils. L'animal est là, à la lisière, immobile, magnifique. Vous portez la jumelle à l'œil, vous cherchez la distance, et l'écran affiche, avec une politesse glaçante : « Avant de continuer, veuillez accepter notre politique de confidentialité. » C'est, en substance, le scénario que promettrait la dernière génération d'optiques « intelligentes », dont La Gazette du Sous-Bois a pu consulter la fiche technique — et qui donne furieusement envie de ressortir la vieille paire du grand-père du fond de l'armoire.
Le principe est celui de tous nos appareils devenus trop malins pour notre bien : la jumelle à télémètre refuserait d'afficher la moindre mesure tant que l'utilisateur n'a pas coché l'acceptation des conditions générales, des cookies et du « traitement de vos données de visée à des fins d'amélioration produit ». Le tout à main levée, dans le froid, avec des gants, à l'instant précis où il faudrait ne penser à rien d'autre qu'à l'animal. On a connu meilleur moment pour parcourir trente pages de mentions légales.
« Veuillez patienter, mise à jour de 400 Mo »
Le meilleur reste à venir. À l'ouverture de la saison — c'est-à-dire précisément le jour où l'appareil doit servir —, la jumelle exigerait une mise à jour de quatre cents mégaoctets, à télécharger via une connexion qui, en forêt, relève du mythe fondateur au même titre que le réseau au fond des vallées. « Nous avons voulu offrir une expérience utilisateur augmentée », se félicite un porte-parole du fabricant, sans préciser ce que le mot « augmentée » recouvre quand l'écran affiche « Recherche du réseau… » pendant que le brocard s'éloigne vers l'horizon.
La fiche promet d'autres merveilles. Un « mode coaching » féliciterait l'utilisateur d'une petite vibration à chaque estimation réussie, comme une montre qui compte les pas. Des notifications pousseraient des « offres partenaires » au beau milieu de l'affût : « -20 % sur les chaussettes thermiques, aujourd'hui seulement. » Et un « rapport hebdomadaire » résumerait votre activité par courriel, graphiques à l'appui, avec ce genre de phrase dont raffolent les applications : « Vous avez observé 12 % de chevreuils de plus que la semaine dernière. Bravo ! » On croit rêver ; on subit, déjà, la même chose sur son téléphone.
Il y aurait, bien sûr, un abonnement — car tout, désormais, se loue plutôt qu'il ne s'achète. La formule de base afficherait les distances jusqu'à deux cents mètres ; au-delà, il faudrait souscrire à l'offre « premium », facturée au mois, sans engagement mais avec reconduction tacite. Imaginez rater le tir de l'année parce que votre période d'essai gratuite venait d'expirer. Le genre de piège qu'on retrouve, hélas, partout, du collier GPS des randonneurs à l'application qui prétend scanner chaque champignon avant le panier.
Le retour en grâce du réticule
Car voilà l'ironie, et elle est cruelle : une jumelle à télémètre ne rend pas le tir plus précis. Elle supprime l'estimation à vue, principale source d'erreur sur les longues distances, et c'est déjà un vrai progrès. Mais cet unique service, la voici qui le monnaie contre vos données, votre patience et votre forfait mobile. « Avant, je levais la jumelle et je voyais. Maintenant, je lève la jumelle et je consens », soupire un vieux chasseur des Ardennes, qui a rangé la sienne au fond du sac et ressorti le réticule et le bon sens — deux valeurs sûres qui n'ont jamais demandé de mise à jour. On retrouvera d'autres exemples de cette surenchère dans notre rubrique Matériel.
Les fabricants promettent, pour la prochaine version, une jumelle « à commande vocale ». On imagine déjà l'affût le plus silencieux du monde transformé en dialogue murmuré entre un homme transi et une machine sourde : « Distance, s'il te plaît. — Je n'ai pas compris votre demande. Voulez-vous consulter l'aide en ligne ? »
Non, aucune jumelle ne vous réclame vos cookies — pas encore, et espérons que ce billet ne souffle l'idée à personne. La Gazette du Sous-Bois est un journal satirique : on épingle ici la manie de connecter, d'abonner et de mettre à jour tout ce qui, hier, obéissait au premier coup d'œil. Reposez le smartphone, essuyez l'objectif : la forêt, elle, fonctionne toujours hors ligne, sans reconduction tacite ni conditions générales à faire défiler d'un pouce gelé.