Sécurité : chaque groupe de randonneurs devrait désigner un « chef de file fluo » et un « responsable pique-nique »
C'est une sortie du dimanche comme il y en a des milliers. Six amis, deux familles, un sentier balisé, un pique-nique dans les sacs et l'insouciance en bandoulière. Rien, dans ce tableau paisible, ne laisse deviner qu'il pourrait un jour tomber sous le coup d'un règlement. Et pourtant : selon un projet que La Gazette du Sous-Bois a pu consulter, chaque groupe de randonneurs devrait bientôt désigner deux responsables officiels — un « chef de file fluo » certifié, et un « responsable pique-nique ».
L'inspiration, cette fois, vient tout droit du monde de la chasse, et elle a même une certaine élégance. Une battue tient sur deux rôles clairs et complémentaires : le responsable de chasse, qui organise et décide, et le chef de ligne, qui place et surveille. Deux fonctions distinctes, sans lesquelles une battue ne repose que sur des habitudes — et les habitudes, en matière de sécurité, sont mauvaises conseillères. Pourquoi, dès lors, la balade familiale échapperait-elle à toute organisation ?
Un brassard, un sifflet, un sandwich
Le « chef de file fluo » serait garant de la sécurité et de l'orientation : brassard réglementaire, sifflet, carte plastifiée, et responsabilité de compter les têtes à chaque carrefour. Le « responsable pique-nique », lui, hériterait du ravitaillement, de la gestion des déchets et de l'épineuse question de la répartition équitable des parts de tarte. « Deux fonctions distinctes, sans lesquelles une sortie ne repose que sur des habitudes », ironise le document, en reprenant, presque mot pour mot, le vocabulaire de la battue — preuve que l'absurde, parfois, n'est que du sérieux mal placé.
Le texte pousserait le zèle jusqu'à prévoir une formation courte, un « livret de sortie » à remplir avant le départ, et une signalétique dédiée à l'entrée des sentiers. Les récidivistes du pique-nique sauvage — ceux qui oublient un sac ou nourrissent les mésanges avec du pain de mie — s'exposeraient à un « rappel des bonnes pratiques ». On sourit, jusqu'à se souvenir que la même mécanique, appliquée aux chasseurs, ne fait plus rire personne depuis longtemps, et qu'elle est parfaitement légitime pour eux. C'est tout le sel de l'affaire.
Quand la discipline change de camp
Car voilà le vrai sujet, sous la farce du sandwich. Depuis des années, on empile les obligations sur le monde de la chasse — formations, responsables, comptes rendus — au nom d'une sécurité que personne ne conteste. La Gazette pose simplement la question à l'envers : et si ces exigences s'appliquaient à tous les usages de la forêt, paraîtraient-elles toujours aussi naturelles ? On retrouve exactement ce renversement dans notre dossier sur la réservation obligatoire des promeneurs les jours de battue, ou dans l'idée d'équiper les marcheurs d'un collier GPS comme les chiens. Toute notre rubrique Sécurité tourne autour de cette même question, très sérieuse au fond : la contrainte est-elle juste, ou juste à sens unique ?
« Dans ma famille, s'amuse une randonneuse alsacienne, le responsable pique-nique existe depuis toujours. C'est ma belle-sœur, et personne n'a jamais osé lui disputer le poste. » Elle rit, puis, plus grave : « Mais nous imposer un brassard pour marcher en forêt, comme si on ne savait plus compter nos enfants ? Là, je crois qu'on aurait touché le fond du sac. »
Le livret de sortie, pièce maîtresse du dispositif, mériterait à lui seul un prix de l'inutile. On y consignerait l'itinéraire prévu, la composition du groupe, l'inventaire du pique-nique et une évaluation des risques en cinq points, à cocher avant le départ. Perdre le livret exposerait, bien sûr, à un rappel à l'ordre.
« On part cueillir des mûres, pas gravir l'Annapurna », soupire la randonneuse alsacienne en repliant sa carte. Autour d'elle, les enfants comptent déjà, non pas les carrefours, mais les parts de tarte — preuve que, dans une famille, la vraie hiérarchie ne se décrète jamais.
Non, votre balade dominicale n'a pas de chef de ligne, et vous pouvez répartir la tarte sans remplir de livret. La Gazette du Sous-Bois est un journal satirique : on applique ici aux promeneurs la discipline que l'on demande — à très juste titre — en battue, pour voir si elle semble toujours aussi évidente une fois le brassard changé d'épaule. Le responsable pique-nique, lui, existe déjà dans toutes les familles. Vous savez très bien de qui il s'agit chez vous.