Bruit : la trompe de chasse serait classée « nuisance sonore » le dimanche, mais pas les cloches ni les tondeuses
Dimanche, huit heures du matin. Sur la place du village, les cloches viennent d'achever leur volée, un voisin lance sa tondeuse thermique, un cortège de mariage klaxonne joyeusement en direction de la mairie. Et, quelque part en lisière, un sonneur porte sa trompe à ses lèvres pour trois mesures de « bien-aller ». Devinez lequel de ces bruits serait, selon un projet d'arrêté que La Gazette du Sous-Bois a pu consulter, classé « nuisance sonore » et interdit le dimanche matin ? La trompe, évidemment. Les cloches, la tondeuse et le klaxon, eux, dormiraient sur leurs deux oreilles.
La trompe de chasse est pourtant tout sauf un caprice. Instrument sans piston ni clé, elle ne s'apprend ni vite ni seul : il y faut des années, un souffle, une oreille, une patience de moine. Le stage annuel qui transmet cet art rappelle chaque été combien la discipline est exigeante. Mais l'exigence, aux yeux de certains riverains, ne rachète pas le décibel. Et le décibel, comme chacun sait, n'est répréhensible que lorsqu'il vient de la campagne.
Le silence, oui, mais pas pour tout le monde
C'est là que l'arrêté révèle son génie involontaire. Il dresserait la liste des sons tolérés — cloches « au titre du patrimoine », engins de jardinage « au titre de l'entretien », avertisseurs « au titre de la convivialité » — et celle du son proscrit, réduite à une seule entrée : la trompe. « La trompe dérange, paraît-il, ironise Firmin Lachaud, sonneur depuis quarante ans et président fictif d'une école bien réelle. La débroussailleuse du voisin, elle, fait partie du patrimoine immatériel de l'humanité, sans doute. »
Le texte pousserait la subtilité jusqu'à autoriser la trompe « en intérieur, fenêtres closes » ou « à plus de trois kilomètres de toute habitation » — c'est-à-dire, en pratique, au milieu d'un champ, un jour de semaine, pour un public de corbeaux. Les écoles de trompe dénoncent, sans surprise, « un deux poids, deux mesures » et rappellent que l'instrument accompagne les rites de la chasse depuis des siècles, bien avant que le pavillon de banlieue n'invente le barbecue sonorisé.
Une tradition qu'on n'entend plus
Au fond, cette histoire de bruit en dit long sur un malentendu plus vaste : celui qui ne trouve insupportable que ce qui vient d'un monde qu'on ne comprend plus. La même logique traverse nos pages, du chef de file fluo imposé aux randonneurs aux forêts qu'on voudrait fermer trois ans : à force de vouloir mettre le monde en sourdine, on finit par ne plus supporter que le sien. Le reste de nos histoires de patrimoine et de terroir attend en rubrique Traditions.
« Vous savez ce qui est vraiment silencieux ? demande Firmin en essuyant l'embouchure de cuivre. Une forêt où plus personne ne sonne, ne chasse, ne cueille, ne connaît rien. Ce silence-là, moi, il me fait peur. » Puis il porte l'instrument à ses lèvres, et le « bien-aller » roule sous les chênes, magnifique et têtu, comme un pied de nez à tous les arrêtés du monde.
Le comble du raffinement bureaucratique se nicherait dans les annexes. Une « échelle de tolérance patrimoniale » y classerait chaque son selon son ancienneté supposée : la cloche, millénaire, échapperait à tout ; la tondeuse, jugée d'usage domestique courant, passerait entre les mailles ; la trompe, elle, malgré ses siècles de service, serait rangée dans la catégorie fourre-tout des « pratiques bruyantes non essentielles ».
« Non essentielle, la trompe ? » Firmin en resterait presque sans souffle, ce qui, pour un sonneur, serait fâcheux. « On sonne le lever du jour, l'hallali, l'hommage à l'animal. On raconte une histoire. Une tondeuse, elle, ne raconte que la pelouse du voisin. » Difficile, là encore, de lui donner tort.
La trompe n'est interdite nulle part, et aucun arrêté n'épargne la tondeuse pour mieux punir le sonneur. La Gazette du Sous-Bois est un journal satirique : on pointe ici la tendance, bien réelle, à ne juger bruyant que ce qui vient de la ruralité, tout en tolérant sans broncher le vacarme urbain. Sonnez, amis sonneurs. Et le dimanche matin aussi, tant qu'il vous plaira — c'est encore le plus beau des droits.