Un arrêté préfectoral impose désormais aux chevreuils de rester immobiles pendant le comptage officiel
C'est un texte de sept pages, rédigé dans la plus pure tradition administrative, qui vient de tomber sur les bureaux de la Fédération Départementale des Chasseurs de la Corrèze. L'arrêté préfectoral n° 2024-DREAL-19-774, signé le 14 novembre dernier par le secrétaire général de la préfecture de Tulle, M. Gontran Veillerot, entend mettre un terme définitif aux imprécisions chroniques qui affectent les indicateurs de changement écologique utilisés pour calibrer le plan de chasse départemental. La solution retenue, après dix-huit mois de concertation avec le bureau d'études Écosystèmes & Territoires de Clermont-Ferrand, a de quoi surprendre les praticiens de terrain.
Le problème posé : un comptage qui ne compte rien
Depuis plusieurs années, les gestionnaires cynégétiques reconnaissent ouvertement les limites du dénombrement absolu du grand gibier. Lors d'une opération de comptage nocturne aux phares, les animaux se déplacent, disparaissent sous le couvert, réapparaissent dans le secteur voisin où une autre brigade les comptabilise une seconde fois. Deux passages successifs sur le même massif peuvent produire des écarts de quarante pour cent sans que la population réelle ait varié d'un seul individu. « Nous savions depuis longtemps que les chiffres bruts ne reflétaient pas la réalité », confirme Madeleine Courtejoie, technicienne cynégétique à la fédération de la Corrèze. « Ce que nous n'avions pas anticipé, c'est la réponse que la préfecture allait apporter à ce problème. »
La solution réglementaire : immobiliser l'animal
L'arrêté du 14 novembre stipule, en son article 3, alinéa b, que « les opérations de dénombrement relatives aux ICE sont conditionnées à l'adoption, par les espèces concernées, d'une posture stationnaire d'une durée minimale de quatre-vingt-dix secondes, dite posture de coopération faunistique ». Le texte précise que cette exigence s'applique au chevreuil européen, au cerf élaphe et, « à titre expérimental », au sanglier dans les massifs de plus de cinq cents hectares.
Pour garantir le respect de cette disposition, l'arrêté prévoit la mise en place de « zones de comptage sécurisées », matérialisées par des fanions orange fluorescent tous les cinquante mètres sur un périmètre délimité. Les animaux pénétrant dans la zone seraient, selon le document, « invités à demeurer en lisière de boisement, à l'arrêt, dans un angle de visibilité favorable à l'observateur ». Le budget alloué à la pose des fanions s'élève à 34 700 euros, prélevés sur l'enveloppe régionale dédiée à l'équilibre forêt-gibier.
Une concertation qui a ses limites
Interrogé lors de la réunion technique du 6 décembre au siège de la fédération, le représentant du bureau d'études, M. Théophile Grandvaux, a défendu le dispositif avec une conviction remarquable. « Nous avons modélisé le comportement des ongulés sur trente-deux massifs témoins. Nos projections indiquent qu'un animal sur six respectera spontanément la posture de coopération si les conditions météorologiques sont favorables et si l'observateur ne porte pas de vêtement vert pomme. » La salle, composée de quarante-deux chasseurs et de trois gardes de l'Office Français de la Biodiversité, a observé un silence que les témoins décrivent unanimement comme « éloquent ».
La technicienne Madeleine Courtejoie a tenté de faire valoir que les méthodes alternatives — croisement d'indices d'abondance relative, de indicateurs de changement écologique de performance biométrique et de pression sur la végétation — permettaient précisément de s'affranchir du dénombrement absolu. « Quand la masse corporelle des jeunes chevreuils baisse trois années de suite et que l'abroutissement sur les semis de hêtre explose, on n'a pas besoin de compter chaque animal pour savoir que la pression est excessive. Les ICE croisés entre eux racontent ça mieux que n'importe quel phare de comptage. » M. Grandvaux a noté l'observation dans son carnet avant de rappeler que l'arrêté était déjà signé.
Les chasseurs face à l'abîme bureaucratique
Sur le terrain, la perplexité est totale. Armand Périgouse, président du groupement de chasse de Meymac-sur-Corrèze, a accepté de commenter la situation depuis son fourgon garé sur la place du village. « J'ai passé trente ans à faire des indices nocturnes, des relevés de biométrie, des suivis de végétation pour construire un plan de chasse solide et maintenir l'équilibre forêt-gibier. On me demande maintenant d'expliquer à un brocard de cent quarante kilos qu'il doit rester dans l'axe du phare quatre-vingt-dix secondes. Je vais le lui dire, mais je ne garantis pas qu'il m'écoute. »
Un premier test grandeur nature est programmé pour le 18 janvier sur le massif de la forêt domaniale de Chaumeil. Vingt observateurs seront déployés. Les fanions orange sont en commande. Les chevreuils n'ont pas encore été prévenus.
Avertissement de la rédaction
Cet article est une fiction satirique publiée par La Gazette du Sous-Bois, journal parodique assumé du monde de la chasse et de la nature. L'arrêté préfectoral n° 2024-DREAL-19-774, la « posture de coopération faunistique », M. Gontran Veillerot, M. Théophile Grandvaux, Madeleine Courtejoie et Armand Périgouse sont entièrement inventés. Aucune mesure de ce type n'existe. En revanche, la vraie actualité parodiée ici est bien réelle : les indicateurs de changement écologique, le croisement d'indices d'abondance, de performance et de pression sur la flore constituent une méthode sérieuse et reconnue pour piloter le grand gibier sans recourir au comptage absolu — et les chasseurs qui la pratiquent méritent qu'on leur fiche la paix avec les fanions orange.